Agrandir l'image, fenêtre modale
L'artiste Yveline BOUQUARD dans son atelier, à Tours samedi 5 avril 2025.

Culture

Portrait de Yveline Bouquard

L’artiste plasticienne Yveline Bouquard est depuis toujours ancrée à Tours. Façonné par les paysages ligériens, son imaginaire dentelé d’icebergs l’a conduite dans les dédales glacés du Groenland. Texte : Benoît Piraudeau

Publié le

Les blanches abysses

Yveline est une enfant de la Loire pour qui « les quais et les sables étaient le terrain de jeu ». Entre les Halles et le fleuve, elle baigne dans une lumière ni trop crue ni trop fuyante – « douce et constante », selon Balzac. Appréciée des peintres, celle-ci n’éblouit pas, mais révèle. Lorsqu’elle s’attarde sur les façades blanches, elle réfléchit les mystères du tuffeau au fond duquel l’ermite médite, le vin se repose et le silence s’élève. L’éclatante blancheur tourangelle sourd des profondeurs en jaunes pâles, en gris colorés, en blancs nacrés. Et depuis toujours, cette couleur, somme de toutes les autres, enveloppe Yveline et la poursuit.

Vers l’iceberg

Yveline est née à la clinique des Dames Blanches, tenue encore par des religieuses toutes de blanc vêtues. C’était à l’orée de l’hiver 1955-1956, d’une froideur exceptionnelle : des gelées de -20° sont enregistrées, la Loire charrie des glaces. Belle entrée en matière que ce décor à la pureté virginale ! Et lorsqu’à 6 ans, on lui offre un album de Pierre Probst, ce ne pouvait être que Caroline au pôle Nord. Ses premiers pas rêvés « vers l’iceberg » laisseront en elle une empreinte durable.

Plus tard, férue de littérature arctique, elle se reconnaîtra dans cette confidence du romancier Christoph Ransmayr : « J’ai des souvenirs cristallins de ce paysage polaire que je n’ai jamais vu, mais que mon imagination n’a cessé d’appeler durant des années. » L’adolescente aime « les livres, le papier, côtoie les images, les couleurs, les histoires dans les tableaux de maîtres ». Elle inaugure la section Arts plastiques du lycée Descartes à son entrée en seconde : « J’ai foncé là-dedans parce que j’aimais aussi dessiner ». Yveline envisage d’entrer aux Beaux-arts de Paris. La peintre réputée Marinette Mathieu la prépare au concours, donnant des cours du soir au deuxième étage d’un petit immeuble de la rue Marceau. Les odeurs d’huile et de térébenthine flottent dans l’appartement. Les tableaux s’empilent. Dans le salon trône, se souvient Yveline, « une copie des Femmes d’Alger de Delacroix qu’elle aimait beaucoup ». L’enseignante exige de maîtriser le figuratif avant de pratiquer comme elle l’abstraction ; elle transmet aussi l’astuce suivante : « Placer un miroir devant sa composition pour en éprouver l’équilibre ».

Enfin, pour expliquer sa vie en retrait à Tours, l’artiste auvergnate cite volontiers un vers du Bateau ivre de Rimbaud : « Les fleuves m’ont laissée descendre là où je voulais. » Plus loin dans le poème, un autre vers, étrangement, renverse le regard sur le destin d’Yveline qui, devenue femme, exposera à Alger : « Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises ! »

Le feu sous la glace

Reçue aux Beaux-Arts de Paris, elle n’y reste qu’un an : « Après Mai 68, on ne parlait plus de peinture, mais d’installations, de performances, de vidéo. Et petite provinciale, je n’ai pas réussi à m’adapter à la vie parisienne. Je l’ai regretté. » Devant se trouver un métier, elle décroche un CAP reliure, ce qui la ramène à son point de départ le papier. Ce savoir-faire transparaîtra dans ses livres d’artistes, ou dans les coulures de ses toiles, « rappelant celles du papier marbré ».

Puis, à 30 ans, le besoin de peindre se réveille violemment, détonant comme la chute brutale d’un pan de glacier. Jean Maillot, professeur aux Beaux-Arts de Tours, la convainc de reprendre ses études artistiques. La découverte concomitante du travail du géologue et peintre Per Kirkeby au CCC (Centre de Création Contemporaine) – « un choc esthétique » – achève de réveiller ce feu sous la glace. À partir de 1992, Yveline expose régulièrement : « d’abord de grands personnages qui s’envolent dans le ciel et se détachent sur des paysages proches de l’abstraction ». Puis, « petit à petit, les corps se sont effacés ». Sont restés les paysages auxquels est appliqué le principe japonais du shakkei : il consiste à intégrer à un jardin des éléments qui sont au-dehors. Au Japon pour apprécier ces « horizons empruntés », Yveline ne peut s’empêcher de « vagabonder » sur l’île d’Hokkaido ; elle admire, curieuse, les joyaux de glace de la rivière Tokachi.

Miroir d’une vie

Après avoir habité la vallée de la Choisille, l’artiste ancre définitivement son atelier à Tours en 2005, quartier Velpeau, dans une ancienne métallerie-serrurerie, à 2 pas du Bateau ivre… La forge, laissée là, a tout recouvert
de suie. Il faut du temps pour effacer ses « cieux de braises », ordonner « le chaos » et repartir en quête de nouvelles harmonies. L’espace autorise le travail sur de grands formats ; il attise l’inspiration.

Les tout premiers icebergs qu’elle peint émergent ici en 2018, prémices d’une expédition 5 ans plus tard vers leur authentique lieu de naissance : le pôle Nord. Sur le voilier Kamak, elle navigue vers le fjord Scoresby, sur la côte est du Groenland. Dans cet immense dédale s’enfonçant dans les terres, Yveline se retrouve là où son imaginaire l’avait si longtemps portée, « là où, dit-elle, les montagnes enserrent la mer ». Elle en revient avec un « formidable et somptueux répertoire d’images et d’émotions ».

Dorénavant, elle s’attache à les faire remonter à la surface de ses toiles, blanches abysses dans lesquelles, toujours, elle se replonge. Ce n’est pas un goût de l’exotisme qui aura poussé Yveline vers ces cathédrales de glace, ces autres « dames blanches », mais peut-être, tout au fond d’elle-même, sa fidélité sans faille aux paysages ligériens : à leurs formes enfouies, à leurs équilibres précaires et à cette lumière discrète qui ne s’impose pas, mais glisse du ciel pour refléter, dans le miroir scintillant de sa vie, la poésie silencieuse de notre passage au monde.

Ce contenu vous a-t-il été utile ?